La culpabilité

 

La culpabilité limite nos pulsions destructrices

 

La culpabilité est un problème central pour la psychanalyse. Comment naît-elle ? Peut-on en sortir ? Les réponses de Jean-Pierre Winter, psychanalyste et spécialiste des pathologies contemporaines.

Psychologies : quelle est la différence entre la culpabilité au sens juridique et la culpabilité au sens psychanalytique du terme ?

Jean-Pierre Winter : Elle est simple. En droit, on est coupable d’un acte que l’on a commis en transgressant des lois établies. En psychanalyse, on peut se sentir fautif à cause d’un acte que l’on a fantasmé, que l’on a seulement rêvé de commettre.

Inconsciemment, on est coupable de pensées que l’on a eues, et que l’on ignore avoir eues, car elles n’ont jamais accédé à la conscience. Une bonne partie des gens qui viennent en analyse se plaignent d’ailleurs d’une culpabilité dont ils ne saisissent pas la raison.

Comment naît le sentiment de culpabilité ?

Il y a d’abord une culpabilité "originaire", issue de la détresse du tout-petit, trop immature, physiquement et psychiquement, pour réaliser ses envies, se mouvoir, attraper un objet convoité… Il vit son impuissance comme un défaut, dont il se sent coupable et qui le rend haineux vis-à-vis de lui-même. En fait, cette culpabilité liée à l’imperfection et au sentiment d’impuissance nous poursuit, plus ou moins consciemment, notre vie durant.

Apparaît ensuite la culpabilité qui dérive de la sexualité infantile. Le jeune enfant qui se masturbe ne peut se satisfaire totalement. Et, une fois de plus, l’impuissance va se métamorphoser en culpabilité. Devenus adultes, nous convoquons les interdits sociaux, moraux, pour l’expliquer. Or, bien que nous l’ignorions de façon consciente, si la masturbation est source de culpabilité, c’est encore parce qu’elle est insatisfaisante. Elle n’apaise pas l’intégralité de l’excitation sexuelle et nous laisse un peu sur notre faim…

Il existe aussi une culpabilité issue de la phase œdipienne, vers 5 ou 6 ans…

Elle est plus complexe que la culpabilité originaire, parce qu’elle concerne des tiers. L’enfant qui nourrit des fantasmes incestueux à l’endroit du parent du sexe opposé craint les représailles du parent du même sexe. Cette angoisse, dite de "castration", se transforme en culpabilité. Car, inconsciemment, l’enfant se met à désirer la disparition – la mort – du rival, et s’en veut. Mais, selon moi, le sentiment de faute qui s’installe à cette période est essentiellement dû à l’ambivalence affective ressentie par l’enfant à l’égard du parent rival. Incapable de l’aimer ou de le haïr totalement, il se sent en plein désarroi.

Jacques Lacan disait que, ce qui nous conduit à la plus terrible des culpabilités, c’est de renoncer à son désir, c’est-à-dire à nos aspirations les plus fondamentales…

Très souvent, nous y renonçons de peur de perdre l’amour des autres. La vie de couple nous en offre d’excellents exemples. Madame reproche sans cesse à Monsieur d’être absent, pas assez attentif, ou de trop se consacrer à son travail, à ses passions. « Tu ne penses qu’à toi, tu n’es qu’un sale égoïste. » L’homme vit alors un dilemme : « Ou je fais ce que j’ai à faire, et elle me quitte ; ou je renonce, elle m’aime, mais je perds mon désir. » En fait, ce que la plupart des gens ignorent est que, s’ils renoncent à suivre leur voie, ils cesseront d’être aimés car ils auront perdu quelque chose d’eux-mêmes.

Surtout, ils seront persécutés par une culpabilité dont, la plupart du temps, ils ignoreront la cause. Car le surmoi, notre juge intérieur, ne se limite pas à nous poser des interdits. Il nous demande aussi des comptes sur ce que nous faisons de notre vie, de nos désirs.

Comment la culpabilité née du renoncement au désir se manifeste-t-elle ?

Elle n’est pas clairement identifiée. Personne ne se dit jamais : « Je me sens coupable d’avoir renoncé à mon désir. » On se dit même exactement le contraire : « Je me sens fautif, vis-à-vis de ma femme, de ma mère, de ceux que j’aime, de penser autant à moi. » Or, céder sur son désir n’est jamais sans conséquence. En effet, la plupart du temps, lorsque l’on « cède sur son désir », on s’arrange pour se rendre coupables de méfaits qui nous vaudront une punition. Certains vont même jusqu’à devenir délinquants afin d’être enfin châtiés d’avoir trahi leur véritable désir.

Faut-il comprendre que l’on peut se sentir autant coupable d’avoir renoncé à suivre sa voie que de l’avoir suivie ?

Je voudrais nuancer. On ne se sent coupable de suivre ses désirs que lorsque l’on se heurte à une limite morale, lorsque la morale intervient comme frein. Or, nous considérons en fait comme moral tout ce que nos proches ou la société attendent de nous. Dès que nos désirs s’y opposent, nous rencontrons une sorte de barrière, susceptible de nous faire vaciller.

Vous évoquiez les coupables qui agissent mal dans l’espoir d’être punis, mais n’y en a-t-il pas qui, à l’inverse, s’interdisent tout ?

Si, bien sûr. C’est généralement un reliquat de la culpabilité œdipienne. Pour ces sujets, tout ce qui peut ressembler à du plaisir, à la réalisation d’un désir, est aussitôt entaché de culpabilité. Ils stagnent dans des situations amoureuses ou professionnelles qui ne les satisfont pas, c’est plus fort qu’eux : ils n’osent pas bouger. Ce type de blocage explique l’impuissance sexuelle ou l’incapacité à travailler.

De plus, la culpabilité nous fait trouver d’excellentes raisons de ne pas agir, par exemple : « Je ne peux pas entreprendre ce projet, voyager, changer de vie, à cause du manque d’argent. » Mais, du même coup, nous nous sentons doublement coupables. D’une part de renoncer et, d’autre part, d’adhérer à des critères aussi bassement matériels. Au fond de nous, nous savons que nous nous trompons nous-mêmes, même si tous ces motifs semblent très rationnels, bien ancrés dans le réel. Admettons que Vincent Van Gogh se soit dit : « Si je continue à peindre, je vais mourir de faim. »

Eh bien, nous n’aurions aucune toile de lui. Assumant totalement son désir de peindre, il ne se posait pas la question. D’ailleurs, un individu réellement branché sur son désir trouve généralement les moyens matériels, pratiques, de le réaliser, quelle que soit sa situation.

Pourquoi, alors, cherchons-nous à fuir nos désirs, si ce renoncement doit nous culpabiliser ?

Comme nous l’avons vu, nous sommes arrêtés par la peur de perdre l’amour des autres. Mais nos renoncements nous permettent aussi de ne pas voir que, finalement, nos désirs sont peu de chose. Tant que nous sommes loin d’eux, nous pouvons continuer à les magnifier et à nous fantasmer nous-mêmes tout-puissants. Nous connaissons tous de prétendus génies incapables de réaliser quoi que ce soit. Le jour où ils redescendent sur terre et réalisent que concrétiser son désir suppose surtout du travail et des efforts, ils parviennent à s’y mettre. Mais ils saisissent du même coup qu’ils ne sont pas Victor Hugo ou Marcel Proust, seulement eux-mêmes !

Une thérapie permet-elle de sortir de la culpabilité ?

Oui, par un travail progressif de "désidéalisation" : je ne suis pas tout-puissant et mes désirs ne sont pas si merveilleux… Et également en apprenant à repérer nos motivations inconscientes.

Un exemple : je fais une petite méchanceté à quelqu’un et, immédiatement, je me sens coupable. Apparemment, ma culpabilité est la conséquence de mon attitude. Or, en analyse, on réalise souvent que l’on a agi de la sorte pour satisfaire des pulsions hostiles inconscientes et, donc, culpabilisantes. Dès que nous l’avons perçu, nous avons le choix : continuer à se faire plaisir aux dépens de l’autre, ou non. Et quelle que soit l’option choisie, nous vivrons notre culpabilité autrement.

Mais une thérapie ne fait pas totalement disparaître la culpabilité. Elle permet seulement d’aménager un rapport à celle-ci plus supportable. S’en délivrer une fois pour toutes signifierait que l’on a éliminé tout désir. D’ailleurs, socialement, la culpabilité n’est pas inutile puisqu’elle limite nos pulsions destructrices. Le tout est de ne pas en abuser.

 

SURMOI : 


Quand le surmoi nous punit

Pas de culpabilité avant l’apparition, vers 5-6 ans, de cet élément du psychisme que Freud a appelé le surmoi. Ce juge intérieur fixe les frontières entre le bien et le mal, le permis et l’interdit, et fait de nous des êtres moraux. Malheureusement, le surmoi n’est pas objectif. Il nous punit pour les désirs qui contrarient les attentes de nos proches et de la société, autant que pour nos fautes réelles. Pire : il redouble de sévérité quand nous lui obéissons trop. Si, croyant apaiser notre culpabilité, nous devenons des modèles de vertu, le surmoi nous rend immédiatement coupables d’avoir lâchement renoncé à nos désirs. Résultat : ne pas l’écouter du tout fait de nous des psychopathes, mais trop l’écouter transforme notre vie en enfer.

 

 

TEST : 


Souffrez-vous de culpabilité inconsciente ?

La culpabilité inconsciente, par définition, n’est pas clairement éprouvée. Elle n’en est pas moins active. Ses manifestations ont pour effet d’empoisonner l’existence. Il est donc important de savoir la repérer.

Je suis tourmenté par un sentiment de culpabilité si :

• Je choisis régulièrement des partenaires qui ne me comblent pas ou me rejettent.
• Je stagne dans des occupations professionnelles insatisfaisantes.
• Je trouve toujours de bonnes raisons de me priver d’un plaisir.
• Après une réussite, un excellent moment, je m’angoisse.
• Je rate mystérieusement ce que j’entreprends.
• Je me sens contraint de mal agir, puis de payer pour ma mauvaise conduite.
• Je prends des risques inutiles qui mettent ma vie en danger.
• Je me sens indigne des compliments ou des marques d’affection dont je suis gratifié.
• J’ai la sensation que les autres m’en veulent.
• Je ne sais pas dire non.
• J’éprouve le besoin de me sacrifier sans cesse.
• J’ai tendance à développer sans cesse des petits problèmes de santé qui intriguent les médecins.

Si vous reconnaissez comme vôtres plusieurs de ces comportements, vous souffrez certainement d’une bonne dose de culpabilité inconsciente. Mais la repérer ne permet malheureusement pas de s’en soulager. Encore faut-il en trouver l’origine. Et, là, une thérapie s’avère souvent indispensable.

Source: Interview réalisée par le magazine Psychologies ( www.psychologies.com )